Saumos, Gironde : au cœur des cendres, le désarroi d’une forêt qui brûle deux fois
Il y a un mois, j'écrivais en citant : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » C'était au sens figuré. Un mois plus tard, c'est au sens propre.
Le 29 juillet 2026, je me suis rendu à Saumos, en Gironde, chez M. et Mme Prouvoyeur, qui m'avaient demandé de venir constater les dégâts sur leurs parcelles forestières que nous avions reboisées il y a deux ans.
À l'entrée de Salaunes, un barrage de gendarmes nous arrête : depuis 14 heures, un laissez-passer délivré par la mairie est obligatoire pour accéder à la zone. Le maire a trouvé le temps de faire le nécessaire, mais a eu des difficultés à nous transmettre le document, faute de réseau — nous observons le défilé des véhicules qui pénètrent dans le périmètre : essentiellement des camions 4x4 civils équipés de cuves, quelques pompiers, quelques gendarmes.
Une fois le document obtenu et transmis, nous entrons dans une zone fermée à la circulation.
Les paysages restent verts, mais une atmosphère laiteuse nous enveloppe déjà depuis plusieurs kilomètres. Les abords de la route de Lacanau ne sont pas broyés : la molinie est jaune paille. L'odeur de fumée est présente, sans être irrespirable. Les parcelles entre Sainte-Hélène et Saumos, déjà touchées en 2022, sont cette fois plutôt épargnées, mais des bois brûlés apparaissent en périphérie. Nous verrons plus tard qu’une partie significative des plantations de 2022 a brûlé.

Un accueil digne malgré le désastre
En arrivant chez les Prouvoyeur — par un itinéraire différent pour ne pas gêner le va-et-vient des véhicules de ravitaillement en eau —, un panneau DFCI signale un point de charge des cuves. Trois véhicules y font le plein. M. Prouvoyeur nous accueille avec le sourire, malgré les circonstances. Sur une carte d'état-major, il nous explique le déroulé des derniers jours, avant de nous emmener faire le tour des parcelles.
Les abords immédiats de la maison sont préservés. Mais dès que l'on sort de la propriété, le décor change : l'odeur se fait plus forte, des fumeroles s'élèvent çà et là au milieu des parcelles. Le paysage est apocalyptique. Le sol est lunaire : un tapis de cendres ponctué de petits effondrements : les souches continuent de se consumer sans flamme, s'enfonçant dans le sol sableux — un processus qui peut durer des semaines et raviver un incendie au moindre coup de vent.
L'intensité du feu a visiblement varié selon les zones : certains pins ne portent que des traces noires à leur pied, d'autres sont calcinés jusqu'au sommet. M. Prouvoyeur nous explique que le feu peut repasser deux fois sur la même parcelle : les pins perdent rapidement leurs aiguilles sèches, qui forment dès le lendemain une nouvelle litière sur les cendres — un nouveau carburant pour une reprise.
Désormais, l'enjeu est de traiter les points chauds. Le ballet des véhicules privés qui sillonnent les pistes DFCI pour recharger en eau et intervenir dès qu'une reprise apparaît est d'une efficacité redoutable.
On retrouve des débris à plus d’un kilomètre des zones incendiées : des écorces calcinées portées par le vent.
Un village fantôme
Le village de Saumos, évacué, est vide. Les portails sont ouverts, des bouteilles de gaz posées devant les maisons pour éviter aux pompiers d'être surpris par une explosion. Certaines habitations sont incendiées. Le feu s'est même engouffré dans une buse PVC de 50 cm de diamètre, qui a totalement disparu — la chaussée risque de s'effondrer. Des fils électriques pendent au sol ; sur une même ligne, un poteau a brûlé, l'autre non.
Le récit d'un départ de feu
André Prouvoyeur nous conduit ensuite sur la parcelle où l'incendie a démarré — celle-là même où sa famille avait tout perdu en 2022, et qu'elle vient de perdre une seconde fois. Seule une maison isolée au milieu du massif a pu être sauvée, bien que l'herbe autour ait brûlé et que les regards en plastique de la fosse septique aient fondu.
Son épouse nous raconte les premières minutes du sinistre. Trois ouvriers — un sur un tracteur, deux à la débroussailleuse — nettoyaient sous une ligne électrique. Le feu a démarré dans l'herbe sèche, sans qu'ils s'en rendent compte immédiatement. Ils sont revenus avec un extincteur, mais trop tard. Les pompiers, prévenus rapidement, sont arrivés vite mais avec des moyens jugés insuffisants : deux camions, quand il en aurait fallu quatre, peut-être plus.
À Mme Prouvoyeur, qui s’interrogeait sur les raisons d’une intervention par un temps aussi risqué, un des ouvriers a rapporté cette réponse : « L'arrêté préfectoral nous autorise à broyer jusqu'à 14 heures. » Il était midi trente. Aucun forestier ne se serait risqué, selon elle, à démarrer un engin dans ces conditions. L'incompréhension domine.
Le feu prend de l'ampleur. Les Canadair tardent : ils n'arrivent qu'à 15 h 45, trop tard. Les propriétaires sont amers : après 2022, deux Canadair avaient été promis en stationnement à l'aéroport de Mérignac. Manifestement, ils n'étaient pas là. La lutte s'engage avec les moyens du bord, face à un déluge de feu d'une puissance encore supérieure à celle de 2022.
Une mobilisation exemplaire, une injustice ressentie
Après 2022, le reboisement s'était accompagné de précautions renforcées : bandes anti-mégots le long des routes.
Le réseau de pistes et de points d'eau est pensé intelligemment — probablement encore insuffisant, mais c’est l'une des régions de France les mieux équipées. La mairie avait même mis à disposition de M. Prouvoyeur une pompe thermique, permettant de charger une cuve de 1000 litres en moins d'une minute trente.
Le réseau de bénévoles venus avec leurs camions et 4x4 pour recharger en eau et arroser les reprises de feu est impressionnant et ne cesse jamais. C’est aussi l’occasion de prendre des nouvelles les uns des autres. La DFCI semble bien organisée. Mais une injustice demeure : ce sont les forestiers eux-mêmes qui cotisent pour financer cet entretien des pistes — et ce sont eux qui sont les premiers impactés.
Des conséquences en cascade
L'ampleur de l'incendie laisse craindre des risques d'inondation à venir : les arbres qui pompaient l'eau de la nappe phréatique ne le font plus.
Côté faune, des chevreuils désorientés errent dans les parcelles ; un chevrillard, séparé de sa mère, est perdu. Les oiseaux, eux, reviennent déjà dans les zones vertes.
Quant au label bas carbone que nous avions porté pour financer la reconstruction après 2022 via des fonds privés, il risque de se heurter à des complexités contractuelles majeures.

Un constat d'impuissance
Derrière l’église, le long de la piste cyclable, les fossés n’avaient pas été nettoyés, le feu s’y est engouffré. Nous avions passé un coup de landaise sur le périmètre de la plantation et le feu s’est arrêté. Mais de l’autre côté du village, le feu était si puissant que cela n’a pas suffi.
Tout l'effort accompli pour préserver la biodiversité — notamment par l'imposition de fauches tardives — a disparu en quelques jours. Le forestier doit se réinventer. Il en a conscience. Mais il est le premier à en subir les conséquences. Il faut aussi l’écouter : oui, la fauche de printemps peut dégrader une petite partie de la biodiversité — mais plus de 40 000 hectares ont brûlé.
Il me semble que, quand le feu prend de telles proportions, il est impossible de le maîtriser, même avec tous les moyens imaginables. Le sujet est d’éviter les départs, un mégot c’est évitable, un broyage à 12 h 30 aussi…
Le sylviculteur aime sa forêt. Il pleure. Merci à M. et Mme Prouvoyeur, nous sommes avec vous et avec tous les sylviculteurs.
Pierre Aussedat
