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à la campagne ?

Notre maison brûle et nous regardons ailleurs

« La maison brûle et nous regardons ailleurs »
 
Prononcée il y a plus de vingt ans lors du Sommet de la Terre à Johannesburg, cette phrase résonne aujourd'hui avec une force douloureuse.
 
S'il est évidemment essentiel pour le confort de chacun de pouvoir vivre dans un logement décent en ville comme ailleurs, nous devons prendre conscience que notre meilleur climatiseur, c'est l'arbre. Et si la nature en milieu rural est en bonne santé, alors la ville se portera mieux. N'opposons pas la ville et la campagne, mais concentrons-nous sur les vrais sujets : l'alimentation, le climat, la ressource en eau, la qualité de l'air, la santé des forêts…
 
Le sort de ceux qui façonnent ces paysages — le forestier, l'agriculteur, le viticulteur, l'éleveur… — nous concerne tous. Ce sont eux qui subissent aujourd'hui de plein fouet, au quotidien, la violence du réchauffement climatique. Et face à cette crise systémique, ils se retrouvent trop souvent démunis, voire injustement punis, privés de solutions concrètes pour préserver ces poumons verts indispensables à l'ensemble de la société, et trop souvent montrés du doigt pour des pratiques jugées mauvaises.
 

Préférer le bon sens aux « fausses bonnes idées »

 
Soyons lucides : je ne crois pas que le ticket de carte bleue évité ou le bouchon attaché à la bouteille en plastique suffiront à sauver la planète.
 
Je me demande pourquoi une vieille bâtisse du XVIIIe siècle garde-t-elle mieux la fraîcheur en plein été qu'un pavillon moderne construit selon la dernière norme d'isolation RE 2020.
 
Je me demande pourquoi un étang qui a été créé par les moines au Moyen âge est moins vertueux pour la biodiversité qu'une continuité écologique qui nous est imposée.
 
Faisons confiance à ceux qui travaillent la terre et vivent dans la nature plutôt que de les entraver en permanence par une bureaucratie déconnectée. Nous avons oublié que l'homme a mis des millénaires à comprendre et à s'adapter aux cycles du vivant.
 
Les initiatives individuelles, lorsqu'elles sont bonnes, doivent être encouragées. Lorsqu'elles s'avèrent mauvaises, elles doivent être éliminées. Mais ce tri ne doit pas se faire au tribunal des réseaux sociaux.
 
Concentrons nos efforts vers un idéal commun plutôt que de passer notre temps à faire la morale à notre voisin.
 
Le Politique doit reprendre son rôle sans craindre les polémiques, en fixant un cap clair et sans hésiter à prendre des décisions courageuses en rassemblant la majorité silencieuse.
 
Nous avons besoin d'un État qui prend des décisions plutôt que de nous inciter à boire de l'eau quand il fait chaud.
 
Aujourd'hui, nous faisons face à une fâcheuse habitude : à chaque fois qu'un problème ou qu'une catastrophe survient (sécheresse historique, crise des scolytes, gel tardif), le politique réagit dans l'urgence en annonçant un nouveau budget, un plan à coups de millions ou de milliards d'euros pour éteindre l'incendie médiatique. Mais soyons clairs : l'argent ne règle pas tout.
 

La complexité du vivant et le temps long de la forêt

 
L'adaptation de nos territoires ne se fera pas à coups de slogans simplistes, de budgets d'urgence ou de projections linéaires. Non, je ne crois pas que la forêt lorraine sera identique au pourtour méditerranéen en 2050. La nature ne se plie pas à des trajectoires mathématiques préconçues.
 
Pour prendre des décisions d'aménagement et de gestion du territoire, il ne faut surtout pas se baser sur un seul paramètre. Les choses sont infiniment plus complexes. Pour concevoir l'avenir d'un écosystème qui protégera nos vies de demain, nous devons croiser une multitude de facteurs :

  • l'évolution globale du climat et les microclimats actuels ;
  • l'état et la nature des peuplements existants ;
  • la composition physique et biologique du sol ;
  • l'équilibre de la pluviométrie et sa répartition sur l'année ;
  • et enfin, les usages économiques, sociaux et environnementaux que nous accompagnons pour l'humanité.

 
Prendre en compte cette équation complexe implique de prendre des décisions lourdes de conséquences. C'est particulièrement vrai pour le forestier. Contrairement au temps politique ou médiatique qui s'accélère, le forestier s'inscrit dans le temps long. Lorsque nous plantons un arbre aujourd'hui, il nous faudra plusieurs dizaines d'années — 50 ans, 75 ans, voire 100 ans — pour avoir le recul nécessaire sur la réussite de nos choix. Nous plantons aujourd'hui pour les générations qui nous succéderont, en ville comme à la campagne. On ne nous donne pas le droit à l'erreur mais on nous impose de faire des choix et s'ils sont mauvais alors on sanctionne.
 

Un appel à l'intelligence collective

 
C'est pourquoi nous, forestiers, agriculteurs et acteurs du vivant, lançons aujourd'hui un appel à l'aide, mais surtout à la cohérence.
 
Comprenons-nous bien : nous ne demandons, ni subventions, ni sanctions. Nous ne voulons plus d'une écologie punitive qui nous asphyxie sous les normes, ni de rustines financières qui masquent les problèmes sans les résoudre. Il faut faire confiance aux hommes qui travaillent la terre.
 
Ce dont nous avons besoin, c'est de science appliquée, de partage de connaissances, de bon sens historique et d'un réel accompagnement sur le terrain pour comprendre, concevoir et appliquer des pratiques véritablement vertueuses.
 
Le forestier n'est pas un chercheur : il n'a pas le temps de tester des solutions en laboratoire pendant que ses arbres meurent sur pied.
 
Je reste profondément convaincu que cette révolution climatique, si nous l'empoignons avec courage, leadership politique et intelligence collective, ne doit pas être vécue comme une fatalité ou une régression. Elle est, au contraire, un levier de croissance monstrueux et vertueux pour tous, capable de réconcilier l'économie avec le respect des cycles du vivant et d'unir enfin l'urbain et le rural dans un projet d'avenir commun.
 
La partie est engagée, et nous ne pouvons plus nous contenter de regarder ailleurs, sinon que laisserons-nous à nos enfants ? Car au fond, une certitude demeure : la nature s'adaptera toujours, mais l'Homme ??